Savez-vous que l'éphémère République du Rif a eu sa monnaie ? Que la monnaie marocaine a longtemps été frappée par des juifs, et nulle autre confession ? Plongée dans une histoire méconnue.
Ses yeux brillent, le débit de sa voix s'accélère, son émotion est réelle. Nul doute, Rachid Sbihi est un passionné, un collectionneur de pièces de monnaies rares doublé d'un spécialiste en numismatique dont le nom figure désormais au Collège de France comme “le spécialiste qui a réussi à déchiffrer l'énigme de Massinissa”. Organisateur d'une exposition de pièces rares qu'abrite actuellement la fondation Alami Machichi à Kénitra, il se remémore l'aventure avec excitation.
Contre-vérités romaines
“Il m'a fallu des années de recherches linguistiques sur le terrain, j'ai passé des mois entiers avec des tribus berbères et c'est finalement dans un douar des Aït Atta que j'ai fini par découvrir le sens berbère de Massinissa, auquel il manquait en fait un ‘n’. Il fallait donc lire ‘Massinissan’, ce qui correspond en berbère à un nom composé qui exprime quelque chose comme ‘le maître du cheval’”. Ce qui a aiguillé l'expert dans ses recherches, ce sont justement les pièces qui avaient cours à l'époque de Massinissa (238 - 148 av. J.-C.), fils du premier roi de Numidie, et qui étaient pour la plupart frappées de son buste sur une face et d'un cheval au revers. Cavalier hors pair, l'empereur a contribué d'ailleurs avec sa cavalerie à la défaite des deux armées romaines d'Espagne, en 211 av. J.-C.. L'Histoire retiendra pourtant que Massinissa fut le chef berbère qui donna à Rome l'occasion de coloniser durablement l'Afrique du nord, en lui cédant notamment une grande partie du Maroc.
“Sans doute l'historien est-il souvent, faute d'une connaissance suffisante des faits et dates, contraint d'enregistrer sans contrôle les hypothèses les plus diverses”, commente Sbihi. Le numismate (spécialiste de la monnaie), considère la pièce comme un témoignage vivant d'une époque. Les Romains, puisqu'on parle d'eux, furent les premiers à disposer d'ateliers de fabrication de monnaie modernes placés sous la protection de Junon Moneta, dont l'effigie apparaît sur des pièces romaines et dont le nom est à l'origine du mot “monnaie”. à Volubilis, on retrouve encore la trace d'une statue de cette déesse.
Prédominance juive
“L'histoire des ateliers de frappe du Maroc et leur localisation est très passionnante, dans la mesure où elle traduit non seulement des visées politiques étroitement liées à la dynastie au pouvoir, mais exprime également des nécessités objectives telles que la disponibilité du minerai dans la région”, note Omar Affa, l'un des meilleurs spécialistes marocains en la matière. Il cite le cas, notamment, du sultan Ahmed El Mansour Eddahbi qui, en raison de la présence d'importants gisements d'argent dans la région, créa en 1775 un atelier de frappe des monnaies dans la casbah d' Essaouira. Cette ville a ainsi connu son apogée, depuis le 17ème jusqu'au début du 20ème siècle, grâce notamment à la présence massive des juifs appelés par le sultan qui occupaient des postes importants au niveau du Trésor et étaient chargés, entre autres fonctions, de la frappe des monnaies.
L'influence juive sur les pièces de monnaie ne date pas du 17ème siècle. Ainsi, trouve-t-on, dans le musée du Judaïsme marocain, une pièce datant de l'époque d' Idriss II, frappée à Ykem, région dominée à l'époque par les Barghouata, et signée en lettres hébraïques. D'où la question soulevée par de nombreux historiens de la présence systématique, jusqu'au début du 20ème siècle, de l'étoile de David sur les pièces de monnaie qui avaient cours dans le royaume. Sur cette question, les experts sont partagés : d'après Rachid Sbihi, ce symbole est le sceau de Salomon et a été supprimé des monnaies alaouites par le général Lyautey au début du 20ème siècle. L'historien Jamaï Baïda doute pour sa part de l'origine juive du symbole et pense qu'il s'agit “tout simplement d'un arrangement technique : le moule de l'étoile à six branches étant beaucoup plus facile à réaliser que celui de l'étoile à cinq branches pour les artisans en charge de la frappe de la monnaie”.
Le Rif et autres exceptions
De la fin du 19ème siècle à 1920, “le Maroc avait perdu son droit régalien de battre monnaie, puisque certaines dénommées mouzonas et rial furent frappées à Paris, Berlin et Birmingham”, rappelle Affa. Par la suite apparaît le franc, qui ne disparaît qu'en 1960, après l'indépendance, quand Mohammed V crée le dirham marocain en argent. Dépourvu de pouvoir sur la monnaie et de possibilité de battre des pièces à l'effigie du sultan, le Makhzen a vu défiler bon nombre de monnaies alternatives et parallèles. Sait-on par exemple que la State Bank Of The Riff, créée par les rebelles du Rif, a émis lors du soulèvement d'Abd el-Krim, entre 1921 et 1926, deux valeurs, de 1 et 5 riffan, équivalant à 1 franc-or ou 10 pence britanniques? Bizarrement, ces billets sont libellés en anglais, avec seulement la mention en français “bon pour un franc -or”, alors que le territoire en question est à l’époque sous administration espagnole. “Les troupes rebelles voulaient certainement profiter du fait que Tanger avait été reconnue ville internationale en 1923, pour tenter d'arracher le même statut pour le Rif”, précise ce professeur d'histoire d'origine tangéroise.
La monnaie reflète également des faits de civilisation. Les spécialistes citent à cet égard ce que l'on appelle les monnaies de nécessité, nées à la suite de crises (guerres, blocus, etc.) et éditées à différentes époques pour pallier le manque de numéraire afin de faciliter les transactions quotidiennes. Dans son Monnaies et jetons des colonies françaises, Jean Leconte cite notamment le cas de ces pièces de monnaie en métal qui avaient cours uniquement dans les bordels casablancais, sur lesquelles on pouvait lire l'inscription “bon pour un amusement” !
Mis à part ces moments exceptionnels, chaque règne est étudié, en numismatique, en fonction du type d'émission. Les symboles monétaires étant considérés comme l'instrument le plus efficace de propagande, on comprend mieux le sens des consignes et l'intérêt que portaient et que portent toujours les souverains marocains aux ateliers monétaires. Parole d'historien : “L'apport des monnaies à l'Histoire me semble essentiel au moins sur deux points : elles nous font connaître des événements politiques que nous ignorerions autrement, et elles nous renseignent sur la civilisation de l'époque. Situations vécues, troubles politiques, déclin d'une dynastie, il y a toujours matière à expertise”.
Telquel